Photo de l'espace montrant la terre - En tête Article Spatial Junior ESTACA Paris-Saclay

Quel est l’avenir du Spatial en Europe ?

Il y a un demi-siècle, les moyens spatiaux étaient un moyen d’affirmer la puissance de leurs promoteurs sur la scène internationale. Aujourd’hui, qu’ils soient civils ou militaires, ils répondent avant tout à des besoins. Le domaine du Spatial apparaît en tout cas plus que jamais comme un enjeu politique, stratégique, industriel, commercial et sociétal, notamment pour l’Europe.

L’industrie spatiale en Europe est essentiellement organisée autour de l’Agence Spatiale Européenne (ESA), une organisation intergouvernementale, qui n’est pas une agence de l’Union Européenne (U.E.), donc indépendante qui compte 22 Etats membres et dont le but est de développer et de mettre en œuvre des programmes spatiaux pour le compte de tous ses Etat membres et aussi depuis plus récemment, pour le compte de l’U.E. En effet, même si l’ESA n’est pas une organisation de l’U.E., elle travaille en coopération étroite sur les programmes Galileo et Copernicus. L’ESA c’est aussi un budget pour 2019 entre 5,7/5,8 milliards d’euros, sur lesquels un peu plus de 4 milliards viennent des Etats membres et 1,7 milliards issus de fonds de l’U.E., d’Eumetsat, des organisations pour lesquelles elle travaille. Elle compte 2 200 personnes, son siège est à Paris, possède des établissements un peu partout en Europe et elle intervient dans tous les domaines de l’activité spatiale, lanceurs, espace habité, observation de la Terre, télécommunications, navigation, sciences, technologies etc

Graphique montrant les pays contributeur de l'UE dans le Spatial - Article Junior ESTACA Paris-Saclay

Malgré un budget limité (comparé aux Etats-Unis), l’Europe est parvenue a se construire une position très importante dans le spatial avec des leaders industriels de premier rang, tels qu’Airbus et Thalès, avec qui plusieurs de nos membres ont été stagiaire, en France, OHB en Allemagne, Avio en Italie. Depuis une dizaine d’années, le spatial – historiquement une industrie très traditionnelle – est pris dans un raz-de-marée dont Elon Musk et Space X sont les fers de lance. Neuf milliards de dollars ont été investis depuis 2009 dans le « newspace », capturant 60% des dépenses d’investissement du secteur. Le désormais « oldspace » a vécu trop longtemps sur le mantra de la prise de risque minimum. Les lanceurs de satellites se vantaient de leur taux de succès proche de 100%. Mais pour obtenir cela, comme toute l’industrie du spatial, ils ont bridé leur innovation : « Surtout, on ne change rien ! ». Et ont ainsi sabordé leur avenir. Maintenant que Space X et Blue Origin ont prouvé leur capacité à disrupter profondément le marché des lanceurs, l’écart est probablement trop grand. Comment changer trente ans de culture d’entreprise basée sur la suppression maximale du risque et donc de l’innovation ?

L'Europe rattrape progressivement son retard sur les Etats-Unis

L’Europe contre-attaque. L’industrie spatiale européenne compte désormais sur le secteur privé du NewSpace. L’Europe du newspace arrive plus tardivement sur le marché, portée par le protectionnisme du secteur de la défense et des projets publics qui sont souvent les premiers clients de ces startups. On peut noter les constellations d’observation haute résolution d’Aerospace Lab – aussi positionnée sur l’analyse de données – et d’IcEye en Finlande sur la technologie SAR (radar à synthèse d’ouverture) ; les fournisseurs de briques technologiques comme ThrustMe et Exotrail, tous deux positionnés sur les propulseurs de petits satellites ; et les startups positionnées sur l’analyse de données comme Earthcube dans le renseignement militaire, Kayrros sur le marché de l’énergie ou encore Descartes dans les assurances.

Histogramme des principaux budgets des entreprises - Article Spatial Junior ESTACA Paris-Saclay

On peut également relever la bonne performance de la start-up française Kinéis qui vient de lever 100 millions d’euros (un record) pour lancer dès 2022 une constellation dédiée aux objets connectés. Ce qui fait défaut à l’Europe, comme souvent, c’est le manque d’investissement économique dans le spatial. Le budget américain donné à l’espace est 5 fois plus élevé qu’en Europe. Mais la donne semble être en train de changer. En novembre 2019, à Séville, les représentants du spatial européen se sont réunis, comme ils le font tous les 3 ans, pour établir le nouveau budget : 12.5 milliards d’euros sur 3 ans, une progression de plus de 20%. Une poussée plus que nécessaire, à l’heure où le budget de la NASA est en hausse dans le cadre du programme du retour de l’homme sur la Lune en 2024 et surtout pour contrer l’entrée fracassante de la Chine dans le paysage spatial mondial.

Les cadors européens restent dans la course

Il faut mentionner la bonne santé de quelques grands groupes européens de l’espace tels que ArianeGroup et Airbus, chez qui nous avons plusieurs de nos consultants. L’opérateur vient de signer « le plus gros contrat de l’histoire d’Ariane » (on parle d’1 milliard d’euros, voire plus) ce qui est l’occasion pour les Européens d’avancer leurs pions dans un secteur spatial défié par les Américains et notamment par un certain Elon Musk qui ne manque pas d’idées. Pour Stéphane Israël, le PDG d’ArianeSpace :

« la question est de savoir s’il y aura demain plusieurs acteurs présents dans l’orbite basse ou si on va laisser une seule personne la coloniser et la monopoliser. Nous nous disons que l’orbite basse n’appartient pas qu’à Space X et nous allons le montrer »

Mission accomplie. Malgré le gros ralentissement des commandes de satellites et l’implacable montée en puissance de SpaceX, Arianespace a plutôt bien résisté en 2018. Certes, le groupe a lancé deux fois moins que son grand rival américain : 11 lancements (six Ariane 5, trois Soyouz, deux Vega) contre 21 au groupe californien. « Mais Ariane 5 lançant deux satellites à la fois, nos 11 tirs équivalent à 15 lancements chez la concurrence », calcule le PDG Stéphane Israël. Surtout, sur le segment crucial des satellites géostationnaires (36.000 km), l’orbite de référence des gros satellites télécoms, Arianespace a fait jeu égal avec le groupe d’Elon Musk, avec huit satellites lancés chacun.

Images du nombres de fusées lancées par état - Article Junior ESTACA Paris-Saclay

Un secteur en plein boom

Entre 2007 et 2016, les revenus de l’industrie spatiale mondiale ont doublé pour atteindre 260,5 milliards de dollars. Deux études publiées en 2017 prédisent même un chiffre d’affaires compris entre 1100 et 2700 milliards de dollars en 2040 et 2050, ce qui représente une multiplication par 10 par rapport à aujourd’hui.

Le système d’enseignement a d’ailleurs un rôle futur à jouer très important, en collaboration avec les grandes entreprises déjà bien implantées et les start-ups du NewSpace, en apportant leurs connaissances en matière de recherche et leur regard neuf dans un milieu bouillonnant d’innovations. Les projets ne manquent pas, par exemple avec Copernicus, 13 satellites d’observation de la Terre et du changement climatique, Galileo, le futur GPS européen qui prévoie d’envoyer des constellations de satellites en orbite, ou encore ARIEL, la prochaine mission d’étude des composés chimiques des exoplanètes qui s’annonce prometteuse.

Dans la conquête à l’espace, les forces de l’Europe sont :
  • Un rôle de premier plan dans les lancements commerciaux grâce aux fusées Ariane
  • Une position de leader dans les télécommunications spatiales, l'exploitation et la fabrication de satellites
  • Un système européen de système de positionnement global (GPS) avec Galileo
  • Un programme mondial d'observation spatiale avec Copernicus et Sentinel (indispensable par exemple dans la lutte contre le réchauffement climatique)
  • Un capital humain de premier plan grâce à son système d'enseignement supérieur et de recherche public (avec des établissements éducatifs possédant des filières spécialisées dans le domaine spatial comme pour l’école d’ingénieur ESTACA en France)

Néanmoins, l’Europe reste en retard

En 2015, notamment pour réagir à SpaceX, il a été décidé de concevoir Ariane 6 dans la continuité d’Ariane 5, en réduisant les coûts, en répondant à l’évolution du marché et en simplifiant la gouvernance du projet (regroupant les principaux acteurs industriels au sein de ArianeGroup). Ce choix pragmatique place l’Europe dans une situation de faiblesse, du fait des moyens engagés par les rivaux américains et bientôt chinois. Compte tenu de l’impact probable de la réutilisabilité, Ariane 6 pourrait être beaucoup plus cher et moins flexible que ses homologues. Dans un environnement de plus en plus concurrentiel, la future Ariane 6 risque de perdre son leadership sur les lancements commerciaux. En outre, en ne garantissant pas un nombre suffisant de lancements gouvernementaux aux lanceurs européens (y compris le petit lanceur Vega), le secteur spatial européen pourrait affaiblir son accès indépendant à l’espace.

Selon une étude publiée en octobre 2017, sur 250 startups spatiales ayant bénéficié d’un investissement privé, 170 étaient américaines et 70 européennes. Par ailleurs, les premières « licornes » spatiales (sociétés privées non cotées qui valent plus de 1 milliard de dollars), ou sociétés qui sont sur le point de devenir des « licornes », sont exclusivement américaines : SpaceX, RocketLab, Planet, mais aussi Oneweb (malgré les investissements d’Airbus). Les GAFA les soutiennent technologiquement et financièrement. Cela, l’Europe n’a pas la capacité de faire pour ses propres entreprises : c’est l’une des conséquences du retard de l’Europe dans la révolution numérique. Simultanément, des acteurs privés financés par des milliardaires font leur apparition en Chine, qui bénéficie de géants du numérique comme Tencent et Alibaba.

Le secteur spatial est porteur de risques pour les investisseurs et de nombreuses startups feront faillite avant de trouver leur marché. Cependant, comme pour la bulle Internet des années 2000, parmi ces nouvelles entreprises figurent les « GAFA spatiaux » de demain. Pourtant, selon les investissements et le rapport de force d’aujourd’hui, il est probable que ces dirigeants seront américains ou chinois plutôt qu’européens. Il s’agit d’un défi crucial et stratégique pour l’Europe.

8 solutions pour l’Europe afin de redevenir un acteur majeur

  1. Affirmer publiquement l’ambition de l’Europe d’être le principal acteur spatial d’ici 2030. La première étape consiste à reconnaître les enjeux et, une fois une stratégie cohérente définie, elle devrait être annoncée publiquement au plus haut niveau européen, à l’initiative des principaux pays, principalement la France et l’Allemagne, mais aussi l’Italie.
  2. Accélérez les efforts d’optimisation en cours et la mise en service d’Ariane 6. À un moment où la vie opérationnelle d’Ariane 5 touche à sa fin, l’affaiblissement d’Ariane 6 mettrait en danger l’existence même du secteur européen du lancement et l’accès indépendant de l’Europe à l’espace.
  3. Parallèlement à Ariane 6, maîtrisez au plus vite les principaux briques technologiques de la réutilisabilité, à commencer par les moteurs-fusées. L’objectif serait de développer une flotte de lanceurs réutilisables le plus tôt possible dans la décennie 2020, avec des coûts de plus en plus bas.
  4. Introduire un mécanisme de « préférence européenne » pour les lancements institutionnels européens et nationaux. Des équivalents sont déjà en vigueur aux États-Unis et en Chine. Cette mesure est conforme aux efforts supplémentaires requis en termes de compétitivité, d’investissement et d’innovation.
  5. Obtenir une augmentation significative du budget spatial de l’Union européenne, à commencer par la négociation du prochain cadre financier pluriannuel de l’Union, pour des projets concrets à définir rapidement. De tels projets pourraient inclure des applications civiles (Internet dans l’espace, nettoyage de l’orbite terrestre, vols habités, etc.) et militaires (observation et défense de satellites européens en orbite).
  6. Réorganiser la gouvernance spatiale européenne. Les questions liées à l’espace doivent être de plus en plus gérées au niveau de l’Union européenne, donnant aux politiques spatiales une plus grande visibilité dans les institutions de l’UE (Conseil européen, Parlement, Commission). Les pratiques commerciales des concurrents européens, qui consistent notamment à offrir des prix artificiellement bas sur le marché international pour attirer des clients, doivent être étroitement surveillées.
  7. Promouvoir l’entrée de nouveaux acteurs privés en Europe, à travers des partenariats public-privé innovants. De tels partenariats ont été et resteront essentiels à la domination américaine actuelle dans l’espace et maximiseraient l’efficacité des investissements publics supplémentaires.
  8. Améliorer la communication européenne sur l’espace, tant par les dirigeants politiques que par les entreprises.

Aujourd’hui, l’Europe fait des efforts pour rester dans la course à l’Espace, grâce à un budget continuellement en hausse et un marché de jeunes entreprises assoiffées de poser leur empreinte dans la compétition. Néanmoins, cette évolution s’inscrit dans la tendance actuelle de l’intérêt pour l’Espace et ne fait que compenser l’arrivée massive d’investissement de la part des nouvelles puissances émergentes telle que la Chine et reste encore loin de la superpuissance historique américaine. Or, l’espace est un enjeu crucial pour l’Europe, ne serait-ce que pour garantir son indépendance vis-à-vis des autres. Il relève enfin des enjeux scientifiques et technologiques majeurs, tel que le contrôle global des systèmes de communication et de géolocalisation. C’est pour cela que les acteurs de l’innovation et de la recherche (chercheurs et étudiants) ont un rôle primordial à jouer dans cette course à l’espace qui se présente comme le challenge de demain.

Pour aller plus loin dans l’analyse des solutions de l’Europe dans la conquête de l’Espace, c’est ici !

Auteur : Nicolas Bachelet, chargé d’Affaires chez Junior ESTACA Paris-Saclay

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